lundi 7 février 2011

Les fourmis (un rêve)

Les plus beaux rêves, selon moi, sont ceux où l'on n'a pas conscience de soi ; nous ne sommes alors qu'âmes fugitives s'imprégnant de délices aléatoirement croisés.

« Mais un instant... Le rêve nocturne, c'est précisément cela : s'oublier ; mourir, puis renaître holographiquement. Alors, le rêve n'est-il pas, par essence, une matrice de torrents où l'âme goûte un peu à tout ? »

Justement : dans le rêve - bien que son décor soit souvent baroque et fantasque -, nous sommes souvent nous-mêmes, ressuscités, à peine retouchés. Tout autour est précieusement absurde, mais nous sommes nous-mêmes.

Les plus beaux rêves, selon moi, sont ceux où l'on n'a pas conscience de soi ; nous ne sommes que la vue, sans yeux ; nous sommes tout ouïe, sans oreilles ; nous comprenons, sans cerveau. En d'autres termes, pas de corps. Nous ne sommes qu'une caméra invisible, dans ces onirismes-là. Je les aime beaucoup.

Peut-être sommes-nous alors le décor lui-même, les multiples personnages qui s'interconnectent, se chamaillent, s'interpénètrent par l'équation amoureuse de la parole, font briller une poésie que l'Aléa avait pris soin de cacher, de ne pas faire briller sous le regard de nos cerveaux trop bien réglés dans le règne du quotidien ?

J'ai eu un rêve comme celui-là. Miracle tout à fait onirique : en moi se trouvait la prescience ; tout le surréalisme ne se déversait pas sur ma tête d'un coup, en fait, beaucoup de données étaient « connues » avant que l'histoire ne démarre. Cela ne vous arrive-t-il pas parfois ? Par exemple, un personnage mystique, durant la nuit de sommeil, vous tend un billet de banque en affirmant que celui-ci, - à lui seul -, vaut un million de dollars, et vous le croyez. Il n'a pas besoin de vous convaincre. En fait, vous ne le croyez pas, vous êtes tout bonnement d'accord avec lui, comme si cela était une évidence, un fait précédemment connu. Trêve de langueur et de réflexions irisées, voici mon rêve, qui ne traite pas d'argent, mais d'un miniature peuple à l'âme d'or :

Il y avait, quelque part dans le monde, probablement en Afrique, ou dans quelque pays tropical dont je n'ai pas une souvenance très précise, cette formidable famille de fourmis. Ces fourmis étaient des fourmis royales !

Ces fourmis habitaient dans un château de sable délectablement conçu, et celui-ci reposait sur une plaque de verre. Ainsi notre famille royale ne vivait pas sous terre, mais dans une petite forteresse de sable et de terre, de même qu'à ses abords, création qu'elles avaient au reste pétrie et creusée à leur image et dans leur style, c'est-à-dire très finement, quoiqu'avec un aplomb fiévreux.

Elles étaient très jolies, ces fourmis ; certaines avaient même de magnifiques accessoires brillants. Pour tout dire, c'est la reine, qui avait l'un de ces regards si émouvants ne comprenant pas la haine, et fortifié par une intelligence ne cédant sa place qu'à la sensibilité, c'est cette reine, enfin, qui était davantage choyée que ses concitoyens et concitoyennes, quant à ces excédents brillants ; pensons à sa couronne couleur argent, d'une telle brillance ! (songeons à une extrême lumière, qui cependant n'agresserait pas) ; cette pure couleur argent, qu'avait également son miniature, coquet collier. La reine méritait bien ces éléments décoratifs parce que d'abord elle méritait son statut.

Prescience : ces fourmis avaient un talent unique, mondialement. Et cela allait de soi pour moi, spectre affamé de bizarrerie qui se prêtait au jeu de l'histoire !

Ces insectes étaient donc, à l'image des abeilles qui conçoivent le miel, les seules créatures, dans le royaume de la nature, habilitées à concocter le chocolat ! Oublions le cacao, il n'y en a point dans cette histoire. Ainsi la population mondiale vivait doucement, bien que sous l'ampleur de son rythme acharné habituel, en se procurant cette denrée fort sucrée, sans se soucier de ce qu'une seule famille de fourmis, sur ce globe verdâtre et aqueux, que je nomme Terre, en assurait la continue production.

Mais un jour, un drame survint. Des barbares, des salauds, des terroristes enlèvent les fourmis, soulevant la plaque de verre et le château y siégeant.

Nous sommes en direct à la télévision, toute la planète réalise l'ampleur de la chose : une famille royale, sur le point d'être décimée ? Plus aucun chocolat ?

Le clan bêta menace de massacrer, en direct à la télévision, ces fastueuses bestioles, si l'on n'acquiesce pas devant les termes de quelques-unes de leurs sinistres revendications. Triste sort.

J'ignore comment ce rêve s'est terminé. Cependant je me souviens avec quelle dignité, quel sang-froid, se comportaient ces fourmis kidnappées ! Déesses de l'harmonie, et participant d'un rêve sans nécessairement rêver, ces fourmis refusaient catégoriquement de se laisser impressionner par les mortels intimidateurs, refusant presque de croire qu'ils existaient.

N.B. Présent et passé se sont confusément entrechoqués ici et là dans cette histoire ; tel est peut-être le rêve, une incertitude temporelle ; le rêve relaté, lui, n'est que le rêve revécu.

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