jeudi 3 février 2011

Rêve premier, le vieillard

J'ai récemment emménagé dans un bel appartement montréalais. Or, peu de temps par la suite, j'ai rêvé à de nombreuses reprises à un appartement somptueux, jamais le même, censé représenter celui où je vis présentement. Je me demande pourquoi le cerveau distorsionne tant la réalité dans le rêve? Puisque, me dira-t-on, ce n'est pas la réalité, mais le rêve. Je comprends bien que le rêve fasse bouillonner une chimie d'intense imagination lorsque l'on dort, oui, ça, je le comprends; or toutefois, je m'attendrais, justement, à ce que mes rêves soient découvertes et inventions, et non une fluctuation du réel. Je m'étonne toujours d'avoir vécu, et oserais-je dire «commis» (étant donné le degré d'investissement dans ces films mentaux), vécu, dis-je bien, un rêve décalé par rapport à la réalité et d'y avoir cru avec une intense naïveté. J'admire les gens capables de se dire, au milieu des onirismes nocturnes les plus implacablement, magnifiquement trompeurs, «ceci n'est qu'un rêve»!

Ainsi, lorsque tout récemment je dormais (mais l'ignorais!), je me retrouvais entouré de ma famille, dans mon nouvel appartement. Pour une fois, mon logis était sensiblement le même que celui qu'il m'est donné de réellement habiter, et il n'y avait pas d'extravagances notables, telles que (si je me réfère à un autre rêve) une manette me permettant de faire descendre la salle où je me trouve à un étage inférieur, laquelle pièce se transforme alors en salle de bains. Rien de cela, pour une fois! C'était chez moi, ma famille était présente (elle n'habite pas avec moi en réalité — mais dans ce rêve, c'était le cas). Une sorte de tourbillon d'étrangeté nous unissait, nous liguait, je ne sais pas si nous parlions, mais nous étions, et ce, avec beaucoup d'intensité. Nous étions en caractères gras, pour ainsi dire; par trop présents! Mais nous n'avions rien à dire... Pour tout dire, rien d'anormal pour un rêve; nous étions épanouis à la façon des camés.

Soudain, quelqu'un eut la bonne idée d'ouvrir la porte d'entrée. Nous constatâmes qu'il y avait, de l'autre côté de celle-ci (mais pourquoi? il lui avait fallu monter de longues marches!), un homme au summum de la sénescence, un vieillard en proie à de lourds hoquets, qui secouaient tout son être. Celui-ci tressaillait de façon abominable. Une épilepsie debout, au ralenti. Des pas de danse chaotiques. Des remous d'une gymnastique monopolisant tout son cœur...  Quelques secondes ensuite, il était mort.

Pourquoi le pauvre homme était-il venu mourir devant chez moi, devant ma porte? Pourquoi avions-nous ouvert la porte à cet instant même? Un rêve n'a pas de pourquoi, tout d'abord; et pas de temps mort, bien qu'il ait son occasionnelle moisson de défunts.

Nous décidâmes d'emmener le frais cadavre à l'intérieur. Celui-ci, bossué par l'âge et la peine, était un hideux monument de rides. Personne ne savait comment réanimer cet homme, l'arracher à la mort, le ressusciter en un mot. Nous crûmes alors bon de contacter les services d'urgence.

Lorsque les deux ambulanciers arrivèrent, ils me questionnèrent à la façon des experts, c'est-à-dire avec des reproches; l'un d'eux, en particulier, s'avança vers moi, les yeux grands:
— Avez-vous pratiqué les manœuvres de réanimation élémentaires? me demanda-t-il.
— Non, personne ici ne sait comment faire.
Il eut un sursaut d'amusement à la gorge; il ravala son rire.
En me mettant une main derrière la tête, tandis qu'il me fixait toujours droit dans les yeux, il dit:
— C'est très simple. Regardez. Je vous caresse l'arrière de la tête. C'est une manœuvre de réanimation! Ce vieillard est mort d'un manque d'amour!

Tandis qu'il me caressait l'arrière du crâne, je pouvais soudain voir à l'intérieur de ma propre tête: mes neurones, que je voyais intensément grossis comme de par un microscope psychique, s'agitaient avec joie, dans une sorte d'effervescence pixelisée.

Sitôt sa démonstration faite, il s'agenouilla près de l'homme, plein d'une fébrilité professionnelle, et lui administra la manœuvre de premiers soins — celle-là même qu'il venait de tester sur moi.

Le vieillard avait d'abord le regard dilué dans la fixe observation du néant, mais retrouva enfin un brutal souffle: la vie darda son regard effarouché; sa pupille redevint donc normale, si tant est que l'effarement grandiose soit normalité. La vie semblait lui revenir par à-coups; maintenant il était en vie, l'instant d'après il était mort; le moteur de la vie toussotait, néanmoins, ses neurones ranimés par l'amour qui lui avait tant fait défaut semblaient vouloir faire que le bonhomme revive.

Une fois le croulant monsieur ressuscité, celui-ci titubait toujours, ses motions étaient tranchantes comme des éclairs, les mouvements d'un homme qui ne contrôle plus rien et n'est commandé que par des pulsions d'absolu. Il claudiquait donc toujours de cette bizarre façon. Les ambulanciers, estimant avoir fait leur travail, se fondirent, dans leur départ, au décor du rêve. L'homme âgé (quel âge a-t-on lorsque l'on revient de la mort?), lui, quitta mon appartement, afin d'aller connaître d'autres morts et d'autres amours qui remastériseraient la symphonie en déclin de son cœur...

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