mardi 15 janvier 2013

Homme nouveau


Un jour, un jour, lequel, j'ai tant galvaudé ces mots, je partirai vers les montagnes, dont le faîte a été blanchi par le paradis ; je siffloterai des airs mi-figue mi-raisin, dans une équipée mi-fugue mi-raison, et mon coeur sera une avalanche civilisée ; à mesure que j'approcherai des Monts de la Rédemption et de l'Illumination, l'hiver centenaire dans mes yeux sera balayé en vagues de cendre.

Je serai caustiquement seul, devrai accepter de l'être. Je serai un marcheur qui trotte avec fureur vers le ciel. J'aurai mes yeux pour tout voir, ma tête pour tout ressentir, des cahiers à effleurer d'esquisses, une intuition, qui me guidera vers des poèmes à extirper de l'envers de la vie. Pour une fois, je n'écrirai pas en me dévouant à l'écriture ; l'écriture sera claire, fluide, sera une projection de ma complexité effarante. Mais le but ne sera pas de m'émanciper en rivières de mots. Aimé, je devrai être loin, afin de conquérir ma pierre philosophale intime.

J'aurai les yeux criblés de jour ! à la seule vue de ces montagnes aux riches aléas d'angles, aux petits bonnets de neige !

J'entendrai mille voix discutailler familièrement dans ma tête : n'étais-tu pas faible ? N'étais-tu pas l'être le plus imparfait du monde ? Bien sûr, et c'est pourquoi j'aspire à changer. Je n'ai jamais été moi-même. J'ai toujours accepté qu'un souci s'assoie sur mes genoux. Cette blague naissant de ce que j'ignorais qu'on pouvait vivre sans soucis — ou bien avec un minimum.

Peu à peu, je deviendrai posément mystique. Mais ce mysticisme-là, auquel je vais m'abreuver, n'en est pas ; il n'est pas qu'une fantaisie dans un coin attardé de la pensée, c'est la claire union avec la main du nécessiteux, avec la vie et ses rudesses, avec le ciel aux lumières vestales. Le nécessiteux, c'est moi ; la rudesse aussi ; la lumière vierge ploie dans mes yeux, comme une flamme heurtée par un ressac d'oxygène.

L'engouement sera palpable en ma vibrante canne, qui touchera le sol plus rapidement, à mesure que le sang dans mes jambes pulsera avec ardeur, à mesure que ma silhouette va s'enhardir. J'aurai encore un certain chemin de rocaille à piétiner avant d'atteindre les montagnes.

Parfois, des scories apparaîtront dans le bleu du ciel, ainsi que des fruits fraîchement éclos mais morts, ainsi que des étoiles volcaniques. Je lâcherai l'air dansant dans mes poumons sur ce canevas à perte de vue et il tournera au saphir des nuits profondes. Les scories seront devenues des topazes aux brillantes tripes jaunes, aux reflets cabalistiques. Afin de conserver un esprit vigoureux, je tisserai des chemins complexes, dans ma tête, entre ces aveuglants décloisonnements d'étoiles. De mains imaginaires, je jouerai avec des élastiques de lumière dans ce volatile chantier d'ébène. Lorsque je dormirai, ce sera avec la grâce grasse de ceux qui traînent un peu du bienheureux jour viandeux au sein de leur folklore nocturne. Parfois, je me réveillerai tout uniment, une nouvelle génération identitaire en plein l'âme. Peut-être aussi à cause des frissons naissant dans le prisme de la nuit.

Dans ces minuits d'obédience romantique, où mon corps se contractera sur lui-même à cause du froid, je verrai immanquablement des lunes charnues, aérolithes spontanés, frapper le flanc des montagnes, et éclater en pyrotechnie onctueuse, un champagne bleu qui se décomposera en fragments de géométrie rotonde, en esthétiques sculptures liquides, afin de vaporiser la plus riche aura bleutée autour de ces grandioses seins alpestres, afin de blanchir davantage leur crête.

Parfois, le jour sera là, les lèvres et les joues rosées, une toundra de lumière en guise de barbe. Je lui pincerai le nez avec connivence excessive, et il hoquettera sur moi des salves de vents aqueux. J'avancerai toujours vers ces montagnes.

J'aurai enfin atteint ces Géants pierreux, et pourrai amorcer mon ascension.

Je conserverai un estomac vierge pour les hauteurs ; des bribes de nuages seront gloutonnement entreposées dans mon estomac ; je ne pourrai plus que manger intelligemment, manger mal et n'importe quoi serait impossible, car n'ayant plus l'âme dans un traquenard, je n'aurai plus besoin de m'empoisonner pour me distraire du cours malheureux d'une vie effilochée. Ma chair fondra, et par moments, en plein jour azuréen, des chirurgies de foudre entailleront mon véhicule charnel pour me sculpter des muscles.

Je serai forcé de réfléchir au vrai amour. Serait-ce celui qui colle des lèvres de feu à vos oreilles dans un ronron languide ? Ce regard mobilisé par l'aurore qui vous fixe en vous imaginant des futurs polis ? Ou serait-ce la chirurgie à coeur ouvert interminable, d'où un catéchisme limpide exulterait ? Je rirai, triste et heureux, en songeant à ce que j'ai des mots beaucoup trop jolis pour définir des réalités qu'au fond je n'ai pas encore assez expérimentées. Puis, je serai cette réalité, le couloir des masques, en mon esprit, étant sismiquement ébranlé, dépossédé de ses faux visages.

Je devrai réfléchir au pardon. Il faudra d'abord que je me pardonne de n'avoir su pardonner. L'irrésistible affaire ! Je le ferai. Mon coeur ne sera toutefois pas dupe : une chambre inviolable de cynisme y restera verrouillée. Du reste, cet organe sera souple, libre, libéralement aimant. Pour les douleurs érigées en saints supplices, qui me bouffent la racine des rêves depuis si longtemps, je poursuivrai mon travail d'archéologie purificatrice, assemblerai les roches effusives en cathédrales paisiblement rustiques.

Je comprendrai, fatalement, la signification de l'expression « À chaque jour suffit sa peine » ; moi si avide de miracles, je devrai comprendre que la vie n'est pas uniquement composée de magie. Au contraire, elle doit être ce qu'elle est, longue, contrariante, exigeante, afin que, par contraste, l'alchimie ait sa raison d'être. Mes pieds brûleront au fil de ces déplacements continus dans ces caillouteuses spirales montant vers l'empyrée. J'aurai les mains écorchées, barbouillées, et cependant comiquement coquettes, coquettes d'espoir.

Le sentier grotesquement fleuri de mon coeur, spastiquement lucide, sera pour de bon débroussaillé dans la mesure où je léguerai beaucoup à l'univers. « Que la volonté de Dieu soit faite, et tra-la-l'astre » : ne plus tout décider ! en laisser au supérieur calculateur d'étoiles ! Ce dernier me regardera comme un bébé aux yeux écarquillés qui vient de faire un rot dans son berceau.

Je m'arrêterai. Je méditerai. La face intérieure des paupières chargée de broderies exquises, de l'abécédaire de la restitution onirique. D'abord, je devrai vaincre l'impatience existentielle. Trop de faux spectres projetés hors de moi, censés me représenter, ont couru en avant ; jamais je n'ai pu les rattraper. Toujours, j'ai senti l'urgence d'éponger le retard. Je devrai comprendre que j'étais depuis très longtemps en avance. En observant, sous la loupe de l'esprit, le schiste de mes années, je verrai que le progrès est fantastique. Je devrai perfectionner ma connaissance de moi-même. À quoi bon connaître les différentes facettes de sa personne si on ne sait pas comment tout cela s'imbrique ? L'ingénieur connaît les pièces, la physique, mais doit quand même s'atteler pour orchestrer cela en une oeuvre.

Je devrai apprendre à développer une bonne relation avec ce qui est synchronistique : sans quoi, je sourirai avec hébétude en observant des panneaux de signalisation existentiels qui ne me sont pas réservés. J'accepterai qu'on me montre la voie.

Infatigablement, je serai le butineur du caramel aurique qui tombe des toisons de vapeur blanche. J'ouvrirai grands mes bras pour une valse ininterrompue avec la corpulence digne du cosmos.

J'accepterai que j'ai un pouvoir immense sur la vie ; je serai la fresque aux couleurs inhabituellement habiles.

Un jour, un jour, déjà.

16 commentaires:

  1. C'est beau mais on est loin du moment présent. :) (Je taquine)

    RépondreSupprimer
  2. J'ai les deux pieds dedans, je t'assure. Au demeurant, je crois que tout grand projet doit être mûri : un enfant ne peut pas pousser dans le ventre de sa mère sans code génétique. Je suis adepte de l'architecture intérieure, et de sa réalisation extérieure.

    RépondreSupprimer
  3. Wow! Ça valait la peine de rester syntonisé dis donc! Vraiment superbe : riche, intense, inspirant…
    Je l’imprime pour le relire; j’ai trop tripé!

    RépondreSupprimer
  4. @La Rouge J'aimerais avoir plus d'instant présent, afin de me dédier à l'instant présent :-)

    @Le plumitif : Très heureux que ça te plaise et te parle ! Merci ! Parfois, à force de relire ce qu'on a écrit, tu en conviendras, l'aiguille de nos propres mots a de la difficulté à toucher le sillon de notre conscience. Un commentaire comme le tien me donne envie de relire, en tentant de me mettre dans un esprit encore vierge de cette lecture que je vous propose.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C’est drôle, le chaos sirupeux de Mistral parle justement de ça…

      Supprimer
    2. Oui ! Je voulais évoquer Mistral, par ailleurs. Il me semblait bien qu'il avait dit quelque chose d'éloquent là-dessus. Mais je ne me souvenais plus où j'avais lu ça.

      L'oeil nouveau. Un concept utile. Si on ne relit pas d'un oeil frais, si on ne laisse pas un texte se reposer de nous et vice-versa, pour une lecture ultérieure, on est cuits, on va être certain que ce qu'on a produit n'est pas bon.

      Supprimer
  5. C'est magnifique. Splendide. Excessivement lumineux. Ce n'est pas sur un blogue que devrait figurer ce texte, mais placardé aux nuages, pour donner espoir aux passants, aux cueilleurs et cueilleuses de nuages, dont je suis.
    Merci d'exister, d'écrire, de respirer, d'inspirer la vie, et d'expirer la poésie par de grandes et musicales envolées. :-) -xxxxxx-

    RépondreSupprimer
  6. Je suis venue comme chaque jour voir et lire ce que ton esprit et ton coeur avaient à nous dire... Là, les mots me manquent pour exprimer tout le plaisir et toute l'intensité que j'ai éprouvé avec ton Homme Nouveau! Je suis restée un moment la première fois avec tes mots, scotchée et enivrée aussi, éblouie en fait! J'ai laisser ta musique m'envahir et suis repartie à ma vie mais plus tout à fait la même! Suis revenue une ou deux fois dans la journée et puis pareil dans la nuit de mardi à mercredi et celle de mercredi à Jeudi. Oui, je devrais faire comme Plumi, me l'imprimer pour le relire encore et encore...
    Vieux G., merci de nous remuer de la sorte avec tant de profondeur, d'images, de poésie. A te découvrir, on se sent devenir meilleur en tout cas on en a envie!

    RépondreSupprimer
  7. Vos commentaires me touchent. Beaucoup.

    @Julie Merci aussi à toi d'exister :-)

    @helena On évolue à ton contact - énormément - aussi ! Je peux te l'assurer !

    RépondreSupprimer
  8. Mais, dis donc, tu encodes la matrice, et de façon plutôt vertigineuse en plus.

    RépondreSupprimer
  9. Oyez bonnes gens, voici le nouveau Zarathoustra! J'aime ton écriture en pleine ascension! Maudits soient les éditeurs qui ne veulent pas voir de telles merveilles et préfèrent publier des mardes!

    RépondreSupprimer
  10. @Michael C'est drôle, je n'avais pas songé à ça. Je n'avais pas songé à ce que, comme tu dis, j'encodais la matrice. Je voulais simplement programmer mon cerveau ou, plus simplement, ordonnancer les strates de la lumière de mes aspirations. J'avais une liste d'idéaux, mais un chapelet d'objectifs, pour de telles choses, est sec. Je voulais insuffler forme, poésie et vie à ce qui était une grise succession de points. Mais tu as raison : agir, c'est déjà appeler le concours extraordinaire de l'existence.

    @Mokhtar : Chokrane :-) On the other hand, though, ce n'est pas un texte que j'avais envisagé, aurais envisagé publier. Ce texte se voulait davantage spirituel que littéraire.

    RépondreSupprimer
  11. je vais tâcher de poster le vide de mon cerveau avant que de lire les autres commentaires qui seraient trop pleins.
    Le vide du mien parce que plein du vôtre.
    Guillaume, de quelle sève d'arbre êtes-vous donc nourri pour aller ainsi des sommets aux alcôves ?
    - force respect -

    RépondreSupprimer
  12. @Laure K. Oh, c'est si doux, ça, Laure !

    Je me suis nourri de la renaissance spontanée.

    RépondreSupprimer
  13. @Guillaume
    la source est donc intarissable.
    Feel this way...

    RépondreSupprimer