dimanche 3 mars 2013

Mon plus long poème en vers

Pour Bernd Jager

Le Poète et le Scientifique

I

Auréolée d'un ciel bleu comme une prunelle
De vieillard ayant des cataractes, la bouille
Brune du poète luisait d'ombreuses perles,
Le coeur penché vers de miséreuses fleurs rouille.

Il larma tout son soûl sur feues ces demoiselles
De satin troué, si bien que leur carnation
Fut revigorée, des flots de sève pastel
Inondant leur soie d'un orgasme en sudation.

Satisfait, il pleura derechef, mais de joie,
Noyant de ces sveltes tout juste ranimées ;
Confus de délivrer de tels liquides pois,
Semant vie et non-vie, il s'enfuit désarmé !

Dans sa course, il ganta ses yeux de surréelles
Lumières, attrapa un poulpe plutôt serbe,
S'en fit une poussive cravate sarcelle,
Ployant de délice sous les soleils acerbes...

Tout était donc pour le mieux dans le grand bazar
De porcelaine qu'est la vie du ménestrel ;
Il dansait, les sabots chargés d'un doux hasard
Irrésistible, ombre blanche, vis sans séquelles...

II

Le Scientifique polissait la prestance
De l'arc électrique dans son verbe parfait ;
Il digérait, le foie plein de magnificence,
Ce qu'il martèlerait, un chapelet de faits...

Il mit son sarrau long, qui était un smoking,
Un carnivore lépidoptère rubis
En guise de noeud, puis son dentier format king,
Afin d'articuler le vrai à grand débit...

Ce savant salivait pour le mot précision...
Il était passablement gonflé d'une trique
Lorsque l'on flattait son grand esprit tatillon,
Quand il comprenait d'un dessein la mécanique...

Il voulait hachurer le monde en théorie,
La suprême thèse où s'accumulent des billes
Et des billes de faits, dés aux faces taries,
Lancés arrogants comme vérité vanille...

Il tapa dans ses mains afin de les frotter,
Cela fit un bruit de volume qui se ferme ;
À présent, de braves gens il devait trouver,
De gras cerveaux où la logique serait germe...

III

Le savant, féru de pouvoir mathématique,
Filait en flamme, la face en criard désordre,
À dos de cheval au fou galop extatique,
Peint en blanc, comme son cavalier prêt à mordre.

L'artiste montait un roux âne rondelet,
Aux dents polychromes : il avait une corne
Au front, une crinière de lion laid.
L'aura tropicale, ils zigzaguaient le corps morne.

Ils virent un point chaud dévierger l'horizon.
L'orientation de ce bolide était droite.
Cela arriva vite ; l'âne, sans raison,
Assena un coup de fesses au duo moite.

Le professeur et son canasson projetés
Atterrirent en de noires fleurs glapissant ;
Jamais on n'avait fait crochir, voire cassé
La trajectoire du scientiste acescent.

Celui-ci sortit un magnum à électrons.
Déterminé, cruel, il trouverait ce fou.
Le poète le sut, investi de visions.
Une armure de fleurs lui poussa tout d'un coup.

IV

Le polymathe frappa un grand coup par terre,
Et une courbe de Gauss surgit en un mont.

Il gravit la pente, et d'yeux en nerveux scanner,
Atomisa la vue pour trouver le fripon.

Il reçut deux faisceaux brûlants dans les quinquets.
Le poète l'avait déjà vu tout là-haut,
Et de son regard en torches, fixait en paix
L'amer au coeur cadenassé de numéros.

Le Docteur sortit de sa poche un document,
Condensant ce qu'il faut savoir des bohémiens,
L'absorba en une fraction de clignement :
Il fallait briser les lubies de ce lesbien...

Le libertaire se propulsa au zénith,
Piétina les nues de pieds rageurs d'éloquence
Afin qu'ils dégorgent leur pipi titanite
Sur les rides crispées du prêtre de science.

Ce dernier fit un calcul, se mit à courir,
Des distances vite avalées ; l'autre âme riche
Le suivit, foulant les tonneaux de cachemire :
Il reçut un météore dans la bourriche !...

V

« Je veux faire exploser ta caboche, où est-elle ? »,
Fit l'austère en rangeant son fusil oscuro.
« Bien sûr... Mon guet-apens t'a pris dans son tunnel :
Un caillou t'a fait un coup de tête et d'ego ! »


Étêté, l'artiste se faisait pantomime.
Cela lassa vite l'encéphale de l'autre...
Il voulait parler à son challenger intime ;
Punir sa fantaisie, en faire son apôtre !


Il dévissa — rupture sonore élastique —
— Bruit de chair, de veines bougeant mauvaisement —
Sa tête jusqu'au dernier déclic horrifique,
L'arracha, avec un sourire tournoyant.


Avec une lenteur hiératique — et surtout
Parce qu'il était transitoirement cécite —,
Il posa sa bouille sanglante sur le cou
De l'artiste, qui était soudain composite !


Le crâne scientifique s'illumina,
Captivé par les dons de ce corps créatif...
Il voulut mettre en équation tous ces carats,
Faire un édifice de ces songes naïfs !...


VI

« Maintenant, nous sommes ensemble pour toujours »,
Dit le rationnel dans une perversité
Trop convaincue, fade, assumée sans vrai amour...
« Je vais ordonner toutes tes ambiguïtés ! »

Le corps de l'artiste, dans sa samba de rage,
Ne voulait pas que l'on dissèque sa magie,
Se ruait tel un psychiatrisé en cage !
Le savant observait avec psychologie...

« Je vais calibrer et calculer tous tes rêves ! »,
Ajouta le démon cartésien cependant
Que le corps convulsant du troubadour, sans trêve,
Exprimait ô combien il était sur les dents !

Le bohémien, battant, lança des métastases
De couleurs infinies dans le cerveau grisâtre
De l'autre afin de l'étouffer avec l'extase
Que seuls les imaginatifs peuvent voir croître !

Le savant se tint la tête à deux mains, souffrant !
Il n'était pas prêt à de telles vues grandioses !
Se reprenant, il fit de ce déferlement
Un Palais, subjuguant ces hommes en symbiose !...

VII

Le chercheur, qui avait réintégré sa grâce
Charnelle, tout comme l'amant des muses blondes,
Curait ses dents avec la longue pale basse
En polymère d'une éolienne faconde...

— Tu vois, gar-chi-lik, M'sieur Poète Paraffine ?...
— Ça fait combien de pieds, maître de la métrique ?
— Zedou, diraient ces Fous, en crachant la résine ;
— Pourquoi mon surnom ? Est-ce latin, ibérique ?

— Nous devons décider qui prendra le contrôle !
— Je te le laisse, dit le poète en sortant
Un mouchoir-trompette à la morphologie drôle...
— Non ! dit l'autre, tu dois me combattre avec cran !

« Je n'ai rien à faire du tapage irréel
De deux radars qui ont pris l'autre dans leur toile,
De mastards qui lancent des fléchettes de fiel,
Je suis né pour coiffer de bonnets les étoiles ! »

« Moi, je te refilerai tuyaux et voyelles... »
L'architecture aurait pour boulons tous les astres ;
De sa voix le rêveur ferait enfler ce ciel,
L'autre stoïque aurait un blindé épigastre...


8 commentaires:

  1. Poème riche et bien dense avec plein de séquences et de plans variés. Je me suis senti au cinéma poétique en lisant cette longue pellicule où les images se succédaient à une allure vertigineuse.
    Eh, ben, dis donc, guillaume, tu es bien inspiré!

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  2. Tu me fais chaud dedans le heart, Mokhtar !

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  3. Je n'avais rien écrit. Mais tu sais combien ce poème est criant de beauté. Oui, il l'est. L'équilibre de l'âme, dans ses diverses réalités, contradictions et similarités.

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  4. Tu sais combien ton avis m'est précieux.

    Parlant de cet équilibre, tu sais, je suis toujours en train de lire ce bouquin, au sujet de ce scientifique revenu de la mort ; justement, ce qu'il tente de faire, à présent, c'est réconcilier la portion scientifique de lui-même avec son grand amour pour la spiritualité : difficile, mais c'est admirable comme il y parvient. Un modèle.

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  5. S'ils avaient regardé plus longuement en eux, le scientifique aurait trouvé des vestiges d'inspiration - les hommes de sciences le nomment instinct - alors que le poète, lui, aurait découvert des lambeaux mathématiques à ses écrits. C'est l'apanage de l'homme de farouchement se tirailler et se mutiler avec ses propres contradictions. Lorsque les deux hémisphères de la personnalité façonnent un troisième type, la fusion des opposés, c'est là que le ciel se déchire en éclat de génie. D'ailleurs, tu en fais l'habile démonstration avec ce poème, synergie de mots soupesés et d'élans rutilants de folles poésies. Un délice coloré, fou et brillant, rythmé et lent. Really great!

    Jamais plus les querelles. Pour toujours l'union, la collaboration : externe, interne.

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  6. Jamais plus les querelles : en effet... Je n'ai plus l'âge de me quereller. J'ai maintenant l'âge de mon âme. Il serait temps que je le réalise.

    Je tends de plus en plus à réconcilier ce poète et ce scientifique. J'ai réalisé que j'ai même écrit une nouvelle littéraire, il y a quelques années, où l'on retrouve ces deux personnages. Je te ferai lire, si ça te dit.

    Merci pour ton feedback. C'est toujours particulièrement apprécié :-)

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