jeudi 17 avril 2014

Rosemont

Il y a un peu moins de deux ans, j'ai emménagé dans un appartement près de l'avenue De Lorimier, sur la rue Des Carrières, dans Rosemont. J'ai déterré le dialogue qui suit pour une bonne raison : après avoir quitté mon joli quartier l'été dernier, j'ai décidé d'y retourner cette année. Retour dans le passé.

Ainsi, quelques jours avant d'emménager sur Des Carrières, je suis allé à la rencontre du propriétaire (un Français très marrant), au logis en question, pour me saisir des clés.

— Alors voilà, Guillaume, c'est ton nouvel appartement.
— Super, très heureux, dis-je. Merci David. Bon retour. Bonne...
— Tu pourrais m'aider avec un truc ?
— Oui, quoi ?
— Il y a une vieille télé, qui est très lourde, chez ta nouvelle voisine, en bas... Il faudrait aller la chercher. Elle n'en a plus besoin.
— Pas de problème. Allons-y.

Nous descendons quelques marches. David cogne.

— Tu vas voir, dit-il sans adopter un ton plus discret, cette Manon, elle n'a pas toute sa tête... Elle est folle. C'est notre folle de service.

C'est d'autant plus amusant parce que je le soupçonne de blaguer. C'est très curieux quand j'y repense, car ce proprio est un humaniste, à sa façon.

Elle ouvre la porte. Cet instant sera à jamais gravé dans ma mémoire. Voilà une petite dame. Ses deux minuscules yeux sont des pétoncles hallucinés. Pas beaucoup de cheveux, une vieille paille chenue. En substance, c'est une espèce de fantôme à la peau feuilletée. Elle m'observe, positivement curieuse, tout à la fois effarée ; il ne lui reste plus beaucoup de temps à vivre, elle a facilement soixante ans, alors pourquoi ne pas vivre deux émotions à la fois, histoire de maximiser l'espace du temps ?

— Tu vois, elle n'a pas l'air très intelligent, comme ça, elle a l'air complètement stupide, en fait... Mais c'est parce qu'elle prend plein de médicaments et occupe tout son temps avec l'alcool.

Aucune réaction de la part de Manon. Même regard simultanément captivé et vide.

— Ben là... Dis quelque chose, Manon... Ou il va penser que tu es conne.

Elle ne veut pas parler. Il faut bien que quelqu'un le fasse.

— Bonjour, moi c'est Guillaume.

Un silence.

— Bonjour ! crache-t-elle enfin.
— Elle a l'air d'une imbécile, comme je l'ai dit, mais... elle est intelligente, en fait ! Il y en a, là-dedans ! Hein, Manon ? Elle est plus allumée qu'elle en a l'air. C'est vraiment l'alcool...
— Oui... Ben oui... Je suis intelligente, dit-elle en faisant rouler ses lèvres avec peine, comme si elle avait trois dentiers en bouche. Rentrez, rentrez. Vous venez chercher la télévision ?

Puis, sans que je m'y attende, elle pose sa main sur mon avant-bras, et ses mollusques d'yeux tentent d'établir un contact avec mon regard.

— Tu vas voir, David est un con, un formidable con méchant qui dit toujours des choses fausses qui est vraiment stupide embêtant il vient cogner chez toi comme ça il t'insulte il est méchant c'est un gros con je le déteste et je le mordrais bien il est vraiment un enculé...
— Oh... eus-je pour interjection.
— Mais c'est le meilleur propriétaire que j'ai jamais eu, ce David. Je l'aime. JE L'AIME ! Il va toujours être là pour t'aider. Il va perdre sa chemise pour toi ! S'il y a quelque chose, appelle-le, t'auras pas encore raccroché qu'il va être derrière la porte. Je l'aime, c'est simple, je l'aime ! Si j'étais pas si vieille, je le marierais. J'habitais dans un autre appartement, de l'autre côté de la rue, j'avais un autre propriétaire, et je l'ai supplié afin de pouvoir venir habiter ici...
— Eh oui ! dit-il avec un grand sourire.

Ils se donnent deux becs et il lui demande si elle va bien, l'air tendre. Je n'y comprends rien. Se détestent-ils ou s'aiment-ils ? On a fait éclater à l'est et à l'ouest les horizons normaux du rapport amour-haine, il semble ici être question d'une bipolarité conjointe.

David et moi nous approchons de la télé, la jaugeons. Caisse brune antique. Nous la soulevons, et, sans plus tarder, nous fichons notre camp...

— Revenez me voir ensuite ! crie-t-elle.

Merde.

Après avoir mis le cube télévisuel dans sa camionnette, nous retournons à l'intérieur, histoire d'être polis. L'ébauche surréaliste a alors droit à sa pleine expansion.

Je prends place sur le canapé.

— Tu sais ce que j'aime chez toi, dit David, en tirant sur sa cigarette...
— Non, fait Manon.
— C'est que tu es vieille, pis que tu es folle.

Il éclate de rire.

— Va te faire foutre ! hurle-t-elle. Va te faire foutre, pis va te faire foutre, pis va te faire foutre DAVID !

Il me regarde avec un air diabolique, fier et futé. Je ne sais pas si c'est moi qu'il veut faire rire, dans le but sincère de me divertir, ou s'il veut simplement me prendre pour spectateur à défaut de pouvoir se voir lui-même de l'extérieur.

Ils me fument dans la face. Mes yeux rougissent et je pleure. En les regardant avec le sourire.

Manon me met de la pression pour que je boive du vin. Je décline. Elle insiste.

Après m'avoir servi, elle s'éclipse. Elle était partie me chercher deux gros choux. (Comme ça. Sans préavis. Tiens, et elle me les flanque dans les bras.)

Il ne cesse de rire d'elle, de toutes les façons imaginables. Il est rigolo, ce mec !

Elle enchaîne les invitations qui le mèneraient à se faire grossièrement baiser.

Il dit : « Maman ! »

Elle répond : « NON, JE SUIS PAS TA MÈRE ! »

Il répète ! Maman !

Idem, je suis pas ta mère.

Il dit, dans un mauvais dosage de rogue et d'humour : une chance, j'aurais pas voulu que tu m'éduques.

Elle réplique alors, le criblant d'insultes ; pendant un instant, ça devient magistralement malaisant. Ce l'est d'autant plus, car je sens et je perçois qu'au fond ils s'aiment énormément. Tout ça n'est que de la comédie.

Je leur dis que je me sens dans une pièce de théâtre, que j'aime beaucoup ça.

Manon me dit qu'elle va faire mon éducation sexuelle, qu'ils vont baiser ensemble devant moi.

— Pas de problème, dis-je, ça peut toujours être instructif.

À partir de ce moment, elle ramène tout à la sexualité. Elle déforme les moindres propos avec cette intention. David lui demande je ne sais plus trop quoi, avec une tournure où il utilise les mots « Désirerais-tu ?... » ; elle récupère cela : « OUI, JE TE DÉSIRE ! JE TE VEUX, OK, DAVID ? DÉSHABILLE-TOI. »

Ce dernier lui dit qu'elle est une salope.

— Il est fou, il est fou, David est fou, dit-elle.

Et lui de dire : Pis Guillaume, tu penses pas qu'il est fou ? Ça fait trente minutes qu'il est là, à nous regarder, sans rien dire, assis poliment, avec ses deux gros choux sur les genoux... Comme s'il était dans une pièce de théâtre.

Les deux éclatent de rire.

— Es-tu fou, toi, me demande-t-elle ?
— Non, pas du tout.
— As-tu envie d'aller aux toilettes ? Ça fait longtemps que t'es assis.
— Non, ce n'est pas nécessaire, dis-je. Lorsque j'ai envie d'uriner, je me sens à mon aise, peu importe où je me trouve, j'urine même sur les meubles... Par exemple, là, je viens d'uriner sur le divan.
— DAVID ! c'est lui qui est fou, c'est Guillaume qui est fou !
— Tu vas bien t'entendre avec les gens du bloc, dit David.

Est-il besoin de préciser que, dans les mois qui suivent, Manon vient parfois cogner à notre porte, ivre, en peignoir semi-transparent, afin qu'on lui fasse visiter notre logis ? Une bienheureuse dame que j'espère recroiser à l'épicerie.

Des gens que j'aime. Un bon quartier.

4 commentaires:

  1. ouain, pas de doute, tu vas pas t'ennuyer! :)) (merci pour ce savoureux moment.)

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  2. Je te le confirme, j'ai eu beaucoup de plaisir avec cet ancien propriétaire. Un saugrenu merveilleux. Dans le nouveau bloc où j'irai prochainement m'installer, je ne crois pas que ça soit aussi décalé et stupéfiant, mais reste que c'est le même magnifique secteur.

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  3. :) Je vais présenter Manon à mes voisins. Savoureux, effectivement. Bon déménagement.

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