vendredi 9 août 2019

Vieux Doc



Quand je lis ce qu'écrivait Willy au sujet des chevaux, je suis amusé. C'est très beau et c'est très romantique, je suppose, un cheval, dans un poème d'amour. Ça faisait partie de la vie courante autrefois, ces bêtes, alors c'était normal de les inclure dans ses créations. Évidemment, certains le font encore, mais ils font un peu spécialistes équestres dans leur genre! Certains semblent les affectionner, ces herbivores de mammifères!

Toujours est-il, pour le commun des mortels actuels, ce n'est pas vraiment un réflexe de les employer dans les histoires modernes, disons.

Bref, Willy faisait ça — dans ce que j'évoque plus haut — avec humour; également le faisait-il dans le poème suivant dans la série; je le mentionne même si je ne le publie pas (dans son entièreté) sur mon blogue. Là, le cheval est soudainement trop lent, quand il doit rentrer à la maison...

Oh! quelle excuse ma pauvre bête aura-t-elle,
Quand la vélocité pure me sera lente?
Je piquerai le vent, si sur lui j’ai ma selle,
De retour, comme ailé en motion permanente.

Ces poèmes qui ne sont pas dénués d'humour et d'amour me rappellent un passage qu'on trouve dès qu'on a ouvert, à peu près, le livre En guettant les Ours, de mon ancêtre Edmond Grignon, alias Vieux Doc. C'était un médecin et un conteur.

Voici donc l'extrait en question:

«Avez-vous jamais observé des animaux en état d'ivresse? Si vous fréquentez les cinémas, vous avez dû en voir. Rien de plus comique: les macaques, les chiens, les chats, les oiseaux, les dindons, les oies même, d'habitude si niaises, ont des airs de pochards à vous faire crever de rire. Et s'il faut avouer que les hommes, quand ils ont bu, ressemblent aux bêtes, il n'est pas moins vrai que celles-ci singent les hommes, lorsqu'elles font des brèches à leur pacte de tempérance.

Une fois, je fis prendre une brosse à Ti-Coq, mon cheval favori, non pas pour lui procurer du fun, du plaisir, mais pour lui sauver la vie.

On m'appelait par une affreuse tempête de neige dans le rang de la Corniche, à vingt milles de chez moi. Un pauvre colon blessé perdait tout son sang. Ti-Coq, petit trotteur canadien, gros comme le poing, au poil brun, à l'allure endiablée, à l'oeil intelligent, était le cheval de circonstance pour les cas urgents. Quand je lui criais: «Avance, Ti-Coq, c'est pressé», il comprenait ces mots et partait à l'épouvante, ne craignant ni les «côtes à pic», ni les pierres du chemin, ni les bancs de neige. Je fus bientôt arrivé et sautai à bas de mon traîneau en recommandant aux nombreux colons qui m'attendaient de bien prendre soin de mon cheval. Et j'entrai dans l'humble masure.

Le blessé, pâle, étendu sur le plancher, venait d'avoir une syncope; je me hâtai de lui donner un peu de cognac dans de l'eau et de comprimer l'artère. L'hémorragie s'arrêta aussitôt.

Un des colons vint me dire: «M. le docteur, votre cheval a l'air bien malade.» Je courus à l'écurie. En effet, mon pauvre serviteur, d'habitude si gai, était triste, abattu; la tête basse, le poil «cotonné», il tremblait de tous ses membres. Il ne mangeait ni ne buvait.

J'envoyai chercher ma bouteille de brandy encore aux trois quarts pleine. — «Faites-lui boire cela, tout, jusqu'au fond», dis-je aux colons qui m'accompagnaient. Ti-Coq en avala le contenu d'un trait. — «Maintenant, allons souper», leur proposai-je.

À cette époque j'avais un appétit «féroce» et j'enfournai toute une platée de galettes de sarrasin, avec la moitié d'une brique de lard gelé.

Le repas fini, je m'empressai d'aller voir mon cheval et lui criai en entrant dans l'écurie: «Range-toi, Ti-Coq.» Il fit un bond, les quatre fers en l'air, en hennissant d'un ton joyeux. Il était fou, mais fou! Il sautait, il dansait dans «l'entre-deux», plongeait sa tête dans l'eau, puis dans la crèche au grain; je lui donnais des petites tapes familières sur les flancs, sur le cou, sur le front. Il riait en hennissant aux éclats, se collait contre moi, et me regardait avec des yeux si doux qu'ils semblaient dire: «Mais, embrasse-moi donc!»

Il y a vingt ans de cela, et je regrette encore de ne pas l'avoir fait, eh! oui, de ne pas l'avoir embrassé, lui, cet ami fidèle, ce compagnon dévoué qui me sauva la vie en deux circonstances et sauva plusieurs autres existences aussi précieuses que la mienne.

Quand il mourut, comblé de mérites et d'années, je le pleurai comme on pleure un frère. «C'est égal, me suis-je répété souvent, je lui ai procuré un peu de plaisir avant sa mort, je lui ai fait prendre une bonne petite brosse»

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