samedi 24 juin 2017

Qu'est-ce que je faisais à la Saint-Jean ?

Je traduisais Shakespeare. Dans un resto-bar. Geste antipatriotique ou patriotique par excellence. La barmaid ne trouvait pas cela très sexy que je commandasse un thé plutôt qu'une boisson liquoreuse, dissonance évidente un soir de fête escomptée. Mais que veux-tu, lui dis-je, si je m'aventure par ici, c'est pour écrire, et non festoyer.

Or, j'ai commencé à traduire ses sonnets, à Shakespeare, lors d'une nuit blanche récente, plus ou moins par hasard et certainement par plaisir. Exactement trois semaines après, je constate que j'ai fait vingt-deux traductions.

Je n'aime pas la comparaison, mais je suis tout de même curieux, après-coup.

Sonnet V (William Shakespeare)

Those hours, that with gentle work did frame
The lovely gaze where every eye doth dwell,
Will play the tyrants to the very same
And that unfair which fairly doth excel;
For never-resting time leads summer on
To hideous winter, and confounds him there;
Sap checked with frost, and lusty leaves quite gone,
Beauty o'er-snowed and bareness every where:
Then were not summer's distillation left,
A liquid prisoner pent in walls of glass,
Beauty's effect with beauty were bereft,
Nor it, nor no remembrance what it was:
   But flowers distilled, though they with winter meet,
   Leese but their show; their substance still lives sweet.


Sonnet V (traduit par François-Victor Hugo)

Ces mêmes Heures, qui ont formé par un travail exquis ce type admirable où se plaisent tous les yeux, deviendront impitoyables pour lui, et disgracieront ce qui est la grâce suprême.

Car le temps infatigable traîne l’été au hideux hiver et l’y absorbe : la gelée fige la séve, les feuilles les plus vigoureuses tombent toutes, la beauté est sous l’avalanche, la désolation partout !

Alors, si la goutte distillée par l’été ne restait, prisonnière liquide, enfermée dans des parois cristallines, la beauté ne se reproduirait pas ; et rien ne resterait d’elle, pas même le souvenir !

Mais les fleurs, qui ont distillé leur séve, ont beau subir l’hiver ; elles ne perdent que leur feuillage et gardent toujours vivace leur essence parfumée.


Sonnet V (traduit par Jean Malaplate)

Ces heures dont le doux travail avait forgé
Cette charmante image où tout oeil se repose
Vont, jouant les tyrans, désembellir l'objet
Qui, par elles, passait en beauté toute chose.

Car le Temps sans repos pousse déjà l'été
Vers l'hiver monstrueux et va le mettre en terre :
Sève gourde de froid, vert feuillage emporté,
Neige sur la beauté, partout deuil et misère...

S'il ne restait alors de l'été le parfum,
Liquide prisonnier de murailles de verre,
— L'effet de la beauté comme beauté défunt —
Son souvenir aussi redeviendrait poussière.

   Mais la fleur distillée, en la froide saison
   Survit, perdant sa forme, en son exhalaison.


Sonnet V (traduit par Yves Bonnefoy)

Ces heures qui ont créé, par si grand art,
Ce bel objet où tout regard s’attarde,
Pour lui aussi se feront des tyrans
Qui dilapideront ce qui fut excellence,

Car sans repos le temps mène l’été
Vers le hideux hiver et là le tue,
Sève transie de gel, feuilles mortes éparses,
Et neige sur sa nue splendeur, de toute part.

D’où suit que, n’en restât emprisonnée l’essence
Sous des parois de verre, tout l’efficace
De la beauté périrait avec elle,
Elle ne serait plus, ni son souvenir.

Mais aux fleurs distillées rien n’est hiver,
Leur apparence meurt, leur parfum demeure.


Sonnet V (traduit par Guillaume C. Lajeunesse)

Ces heures, qui par un doux travail ont bâti
Ce charmant regard où chaque œil vient s’attarder,
Viendront jouer au tyran avec celui-ci,
Avilissant ce qui culmine de beauté ;
L’été, par l’infatigable temps, est offert
En pâture au hideux hiver où il s’y meurt ;
La sève gelée, les belles feuilles par terre,
La beauté s’enneige et tout se voit sans couleur :
Si de l’été il n’y eut pas distillation,
Détenue dont la prison de verre l’entoure,
La beauté meurt avec la beauté sans passion,
Elle et son ombre vont s’éteindre pour toujours :
Mais les fleurs distillées, quand un hiver sévit,
Se décharnent ; tandis que leur substance vit.

mercredi 14 juin 2017

Sage bonhomme

« Je commence à découvrir le bonheur. Il ne ressemble pas du tout à l'existence. »

— Louis Pauwels

samedi 27 mai 2017

Autre moment en formation — cocasse celui-là

Nous sommes sept, plus ou moins. Dans la rangée derrière se trouve une fille qui nous partage son expérience en télémarketing.

« On était une équipe vraiment performante. Avec la clientèle, on avait un taux de pénétration de 70 %... »

Et la classe de rire. Je ne riais pas. Je trouvais que ça prêtait à sourire, mais je trouvais ça enfantin de s'esclaffer pour une telle chose.

Je me suis tourné vers elle, je lui ai demandé, tout de même amusé :

« Mais est-ce que c'est le terme officiel ?... Pénétration ? »

« Oui, a-t-elle dit, mais pas ici... dans un autre domaine. »

Là, ç'a été plus fort que moi. J'ai éclaté de rire. J'en riais aux larmes.

Je trouvais qu'elle parlait comme un vieux film français de la Cinémathèque

Mais c'est une fille des régions.

Alors ça ne se pouvait pas. Je me disais : peut-être qu'elle vient d'une noble lignée transmettant une parole pure à l'oreille. Peut-être que c'était un accent fabriqué et transmis par sa mère, parce que celle-ci avait décidé que la noblesse doit bien commencer quelque part.

Fatigué, vers la fin de la formation, vendredi, j'ai dit :

— Tu parles comme une Française.
— Tu trouves ? a dit le formateur.

Je me suis tourné vers lui. Du moins, j'étais tourné vers elle, j'ai cessé d'être tourné, et je regardais de nouveau le formateur en avant de moi.

— Ben oui, elle parle avec un accent. Elle parle de façon pure. Ça ne se peut pas, elle vient des régions.

Elle a pris sa défense. Quoiqu'elle n'était pas du genre à devoir le faire. Beau brin de femme lumineux à qui tout réussit et que tout le monde aime.

— J'ai quand même habité douze ans à Montréal !
— Ouais... Mais ça ne change rien, tu parles comme une Française.
— J'ai fait du théâtre, plus jeune.
— Aaaaah...
— J'ai suivi des cours de diction, aussi !
— Aaaaaaaaahhh !

Rien de plus craquant que cette manière de dire attentive, où les impuretés ordinaires sont balayées.

— C'est ça, j'ai dit, c'est ça, c'est ça, c'est ça. Ça paraît !
— Tu trouves ? a-t-elle dit, la prunelle lumineuse comme d'habitude.
— Oh oui, ça paraît, et c'est parfait. Tu t'exprimes d'une façon formidable.
— C'est vrai ?... merci... je ne pensais pas que ça s'entendait...

La première chose que j'avais remarquée chez elle, c'était cette façon de dire :

— C'est vrai ?

Ici, on le dit n'importe comment. Pour sa part, elle le dit d'une façon où cela s'élève, avec enthousiasme. De façon naturelle et fraîche. Dit de la même façon par une personne vulgaire, ça sonnerait comme un snobisme forcé. Chez elle, c'est d'une désarmante douceur. Elle le disait et doit le dire tout le temps, par curiosité. Avec une intelligence et une beauté qui résonnent dans tout l'être. C'est vrai ? Oui, c'est vrai. Et c'est dès que j'ai entendu ça que j'ai eu quelque réminiscence auditive relative à la Cinémathèque.