dimanche 6 février 2011

La machine à voyager dans le temps (rêve)

Il nous est parfois donné de faire un rêve logique, si tant est que l'absurdité puisse être logique, ordonnée quelque peu. Il y a donc de ces rêves qui sont ordonnés, dont la succession d'idées est disposée, selon toute vraisemblance, de façon intentionnelle, comme dans un court-métrage. On dirait que le cerveau a eu le temps de réfléchir au rêve, avant de nous le présenter ! Ou alors, gorgé de l'alchimie nocturne, brasier d'imagination, il improvise avec une ardente excellence.

Dans ce rêve-ci, mon grand copain, le Baron Vergeture (c'est un sobriquet dont il prend conscience en lisant ces lignes — et c'est consciemment que je le lui attribue ! il n'émane pas du rêve), ainsi que moi-même, habitions un même appartement carré et terne, sorte d'entrepôt petit, peu éclairé. Une pénombre d'appartement. Et j'oserais dire une lourde pénombre. Ce détail compte peu d'un point de vue moral, dans la mesure où il ne faut pas y voir quelque projection psychologique : je pense seulement qu'un décor réel avait été omis par ma tête, mais on l'excusera considérant la suite. Ou peut-être avais-je voulu secrètement un décor mystique, glauque, parfait pour le déroulement de cette brève et insolite aventure.

Ainsi, par une belle journée ténébreuse, le Baron Vergeture et moi-même reçûmes un épatant cadeau, de je ne sais où : une machine à voyager dans le temps.

On peut alors se figurer deux amis débattant de toutes leurs âmes au sujet de la fiabilité de cette machine, du problème moral qu'occasionne le voyage dans le temps, du fameux effet papillon qui résulterait ne serait-ce que d'une seule action qui n'aurait pas dû avoir lieu dans le passé, mais qu'un voyageur aurait malgré lui commise... On peut s'imaginer toutes ces choses et d'autres, et l'on peut encore s'imaginer que les deux amis, d'une humeur pétulante, sentent le goût du passé investir leurs veines, ressentent l'ambition du futur leur matraquer l'estomac fébrilement.

On peut extrapoler et avoir ces considérations, certes, mais le Baron Vergeture et moi-même n'en avions aucune de cet ordre ou de cette profondeur. Nous voulions simplement user du joujou.

— Bon, dit-il, comment ça marche.
— Je ne sais pas. Mais je présume que si l'on peut voyager dans le temps, ça fait en sorte qu'on puisse aussi voyager dans l'espace.
— Que veux-tu dire ?
— Si je choisis Rome des années 500, alors j'ai choisi un temps et un lieu.
— Oui, bien sûr.
— Alors je pourrais choisir, dis-je, de seulement considérer l'aspect du lieu. Nous pourrions nous en servir pour voyager dans l'espace. On règle le chrono à « cinq minutes plus tard »... Par exemple, pour se rendre à l'épicerie.

Cette idée sans envergure et de nature pratique étant lancée, nous décidâmes sans plus tarder de l'essayer. Il était donc convenu que je visiterais un établissement collégial.

La machine, tel que rêvé et estimé, me propulsa dans ce lieu du savoir, ce qui devait être, comme prévu, quelques minutes plus tard. Je déambulais parmi les étudiants, triste de ne pas me sentir le moindre lien envers eux. Après cette embarrassante promenade, l'engin spatio-temporel me permit de rapidement regagner notre appartement obscur.

Le Baron, fébrile, attendait son tour. Je voulais lui faire part de mes commentaires, mais il ne voulait pas m'écouter, trop entêté à vouloir essayer le jouet temporel. J'éprouvais un grand malaise moral pour ma part. Il me semblait que la machine avait déformé, défiguré ma personnalité. J'étais le même, mais une lancinante pulsion me faisait crier ainsi qu'un loup-garou ; une petite partie de moi était devenue animale, la transfiguration était si profonde que je n'y pouvais rien. Ma réelle personnalité s'était abîmée, ou alors perdue quelque part ! « Qui veut faire l'ange fait la bête ! »

Tandis que, très sérieux, je m'affairais à expliquer tout cela au Baron, à ériger des mises en garde auprès de mon bon ami, — à grand renfort de hululements cruels et grossiers —, celui-ci n'en faisait qu'à sa tête en cherchant quel usage il pourrait bien faire de la machine.

— Bonjour, dit-il. J'ai bien la station de radio au bout de la ligne ?... Oui... Bonjour... Je me demandais : que croyez-vous que vous serez en train de faire, dans cinq minutes ?

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