mercredi 15 mai 2019

Psychologie: entre art et science?


La psychologie relève-t-elle davantage de la science ou des arts? Poser la question, c’est peut-être subodorer la réponse, ou du moins pressentir la tension entre les deux pôles où nous voudrions fixer la psychologie comme discipline et corps de connaissances.
             Pour répondre à une question, il faut bien en définir les termes.
         Qu’est-ce que la science? Est-ce un état d’esprit, une volonté de rigueur? Est-ce quelque chose d’appuyé sur des concepts philosophiques? Est-ce un ensemble de méthodes sûres et immuables? Fait-on de la science de la même façon dans toutes ses branches? Ces questions rhétoriques, découlant de la question initiale de ce paragraphe, au sujet de la science, ne cherchent pas ici de réponse, et n’ont pas la prétention de la cerner clairement. Ces questions veulent mettre en lumière le fait que la science, telle que normalement entendue, est un édifice dont on pourrait contester la structure et le fonctionnement. En d’autres termes, avant de se demander si la psychologie est une science, il faut s’intéresser aux fondations. Il faudra donc s’approcher d’une certaine forme de définition. Une fois la science mieux définie, il sera possible d’envisager une réponse en ce qui a trait à la psychologie. Ceci nous ramène donc à notre question préalable: qu’est-ce que la science? Nous y reviendrons.
L’autre partie de notre question d’origine (celle de ce texte), s’intéresse donc aux arts, à ce qui serait en opposition à la science. Ici, les arts sont entendus au sens d’acte culturel, ayant entre autres le langage comme vecteur. Il s’agit plus d’une précision que d’une définition. Par ailleurs, pour être juste, on pourrait l’envisager comme définition. Cette dernière étant plus large, et pour ainsi dire flexible, que celle de la science que d’aucuns voudraient stricte, nous ne la remettrons pas en cause. Toutefois, nous explorerons quand même ce qui concerne les arts, un peu plus loin. Nous décomposerons également la notion d’arts pour retenir ce qui est le plus utile, dans le domaine de la psychologie.
Nous pourrions peut-être identifier une troisième composante (tacite) à notre question première, nous invitant à une manière de clivage. Arts ou science? Pourrait-on parler d’arts et de science? Est-il possible de classer la psychologie sur un spectre? Puisque la psychologie se subdivise, aux yeux de certains, en plusieurs sciences, devrait-on classer certaines de ses disciplines à différents endroits du spectre? Tantôt du côté des arts, tantôt du côté de la science, parfois à mi-chemin? Ce rapport entre arts et science sera exploré un peu plus tard dans ce texte.
Pour simplifier notre questionnement premier, j’estimerais que la psychologie, aussi hétéroclite qu’elle puisse paraître, constitue bel et bien une discipline. C’est la science du comportement. Plusieurs moyens sont possibles et souhaitables pour en arriver à cette fin. La physique, par exemple, a besoin de mathématiciens autant que d’ingénieurs capables de concevoir des accélérateurs de particules. La biologie a besoin de chimistes, d’experts en physiologie, d’experts du terrain. Dans le même ordre d’idées, la psychologie a besoin d’analystes, de béhavioristes, de biologistes, etc. Peut-être un jour se fractionnera-t-elle vraiment en plusieurs psychologies. Mais pour l’instant, pour les raisons évoquées (ou du moins en admettant mes analogies avec d’autres disciplines comme valables), je pense qu’il est raisonnable d’estimer qu’il y a une psychologie, aux multiples reflets.
Ainsi, je réponds à notre question initiale. Je retracerai ensuite le fil de mon raisonnement en m’attardant aux définitions de la science et des arts, de même qu’à la pertinence d’un clivage entre les deux.
            La psychologie est une science, qui est fortement teintée par son approche culturelle.
            Pour des scientifiques œuvrant dans des domaines dont on ne contesterait pas le statut de science, la psychologie pourrait sembler être une science mineure, voire pas du tout scientifique. Il est question d’une bataille culturelle et idéologique, en quelque sorte. Il est important que la psychologie s’affranchisse d’une définition qui la diminue. La psychologie est et doit être une science puisqu’elle s’intéresse aux comportements humains et, plus intéressant encore, à l’activité mentale qui les accompagne ou les précède. Cette activité mentale, lapalissade, est souvent endommagée ou dysfonctionnelle, en ce qui a trait aux sujets d’intérêt pour la discipline. Il serait dangereux et immoral de manquer de rigueur quant à l’analyse du comportement et par rapport à l’acte thérapeutique. Un psychologue, à tout prendre, doit être aussi minutieux qu’un dentiste ou un chimiste.
            Par ailleurs, d’entrée de jeu, il avait été question de définir la science. D’un point de vue populaire, peut-être est-elle synonyme d’un gage de certitude. De l’identification d’un savoir parfaitement circonscrit. Il serait important d’apporter un fort bémol à cette conception ou cette aspiration. Selon Hergenhahn et Henley (2014)1, qui décortiquent la pensée et l’approche de Thomas Kuhn, celui-ci proposait le concept de paradigmes scientifiques qui se succèdent, et il estimait que la science comporte sa part de subjectivité et d’émotions. (Lucides, nous admettrions tous ce second point. Dans les faits, ce n’est pas le cas, et la science a encore une espèce de rigidité.)
Dans la mesure où un paradigme est une sorte de «point de vue» (regroupant opinions, techniques d’étude, langage propre à ce paradigme, etc.), on peut en déduire que l’objet d’étude scientifique concerné n’est jamais parfaitement cerné. Même si la connaissance de ce qui est étudié dans ce champ s’affine sans cesse, la vision demeure incomplète. Or, comment pourrait-on reprocher à la psychologie d’être une science qui ne répond pas à toutes les questions lui étant associées, et d’être subjective, si c’est le destin de toutes les formes d’activité scientifique?
En effet, aucune science n’atteindra jamais la perfection. L’astronome ne verra probablement jamais la plus lointaine étoile ; aux physiciens échapperont des règles de l’univers ; l’océanographe ne sait pas comment cela est au fin fond des mers. La thérapie ne permettra sans doute jamais d’aller jusqu’aux confins d’un esprit humain. Par contre, il ne faudrait pas tirer argument de cette incomplétude annoncée pour se satisfaire dans l’imprécision. Il faut viser le plus précisément possible, même si l’on n’atteint jamais complètement la cible.
Les arts n’ont pas pour fonction d’être absolument précis, réglés au quart de tour. Pris dans leur ensemble, ils n’ont pas non plus un objectif bien défini. À l’inverse, des connaissances très précises en neuropsychologie peuvent permettre de diagnostiquer tel trouble. La psychologie cognitive-comportementale permet de corriger un comportement ciblé. Les arts, que je rebaptiserais pour le contexte actuel la créativité, la culture, et le dialogue, forment une espèce de nuage nécessaire qui enveloppe l’activité scientifique, à proprement parler, en psychologie. (Il est peut-être difficile de définir «les arts» au sens large: toutefois, je pense que la triade que j’évoque serait une piste de définition en ce qui a trait aux arts, relativement à la psychologie.) Du reste, on ne peut pas déshumaniser la psychologie, quand il est précisément question de la compréhension et du bien-être de l’humain. Sans humanité, la psychologie se résumerait grossièrement à une liste de symptômes psychopathologiques, à une neuropsychologie qui ne prend pas l’être humain dans son ensemble (avec son milieu et sa psyché), à une succession d’expériences comme celle avec le petit Albert.
Il est important d’avoir une culture, quand on est un scientifique dans le domaine de la psychologie: des connaissances historiques et peut-être même philosophiques s’avèrent utiles, voire essentielles, quand l’arbre de notre science a des racines si importantes dans ces régions intellectuelles. La créativité est un moteur essentiel en science (et dans la vie en général). Rétrospectivement, la science fait souvent comme si tout allait de soi, en considérant ses acquis, ses connaissances. Toutefois, à l’origine d’une découverte, il y a souvent eu un chercheur passionné, la fulgurance des intuitions. L’aptitude au dialogue est aussi très importante, en psychologie. Naturellement, si l’on est un chimiste ou un physicien, et qu’on ne sait pas expliquer ses idées, à d’autres la vulgarisation. Mais le chercheur en psychologie doit posséder une aptitude interpersonnelle, il doit savoir exprimer ses idées. C’est essentiel pour les patients en laboratoire et en clinique. Il ne faut ni altérer les études par la suggestibilité de la parole ni manquer d’aptitudes pour la conversation vis-à-vis de l’individu avec lequel une relation de confiance doit être nouée. Aussi faut-il habilement inciter le patient à converser, si cela ne se fait pas naturellement au départ.
Pour amalgamer l’idée de la fulgurante intuition dont je parlais plus haut, et de l’importance de la parole en psychologie, pensons à Sigmund Freud. Selon Hergenhahn et Henley (2014), qui synthétisent le parcours de Freud dans leur ouvrage, après avoir expérimenté pendant un certain temps des méthodes sans succès, comme l’hypnose, ce dernier «[incitait] simplement [le patient] à parler librement au sujet de quoi que ce soit qui lui venait à l’esprit. C’est ainsi que la méthode de l’association libre prit naissance.» La découverte de cette technique relativement simple, quoique majeure, n’aurait pas été possible sans la passion et l’intuition de Freud. Cela montre également l’importance de l’expression verbale en psychologie, ce qui relève davantage «des arts».
On ne se moque pas, du reste, du temps que certains biologistes passent sur des bateaux à explorer la faune des mers, pas plus qu’on tourne en ridicule les physiciens qui creusent des tunnels sous terre pour construire leurs accélérateurs de particules. Toute science s’accompagne d’une certaine forme de culture, ou, à tout le moins, d’usages et de méthodes. La psychologie nécessite ainsi la créativité, la culture et le dialogue, entre autres. En ce sens, pour résumer ce point, les arts lui sont intrinsèques.
J’en reviens à la question du clivage entre art et science. Initialement, je voulais situer la psychologie quelque part à mi-chemin entre les arts et la science. Quoi de plus normal, considérant que la vie n’est pas binaire, et considérant que les arts soient si essentiels à la psychologie? Les choses évoluent fréquemment sur un spectre. Cela dit, je classe la psychologie dans la case science afin, ironiquement, de la défendre de son jugement dichotomique. Les psychologues seraient peut-être à l’aise avec une affirmation comme celle-ci (pour illustrer): 50% science, 50% art. Toutefois, cette souplesse de la pensée risquerait de ne pas satisfaire aux exigences absolues de la science, c’est-à-dire la science à l’extérieur de la psychologie, ou plutôt, la Science avec une majuscule, celle qui englobe toutes les sciences. Il appert qu’un certain esprit de discrimination règne dans la science. On crie rapidement à la pseudoscience, par exemple. Aussi, une pensée dogmatique, ne supportant pas la différence, peut s’immiscer dans la science, cet édifice qui se berne lui-même parfois quant à sa rationalité. Si ce n’était pas le cas pour ces éléments susmentionnés, pourquoi la question centrale qui nous occupe se poserait-elle? Bref, pour défendre la psychologie du jugement binaire de la Science, il faut insister sur le fait qu’elle est une science, à part entière.
Il faut selon moi s’approprier cette idée avec fierté (ou un sentiment relativement analogue, permettant une saine promotion de la psychologie), et refuser de considérer la psychologie comme une sous-discipline scientifique, ou un champ d’activité en marge d’autres activités (physique, chimie, biologie, etc.) qui, jouissant de la bénédiction de notre époque, seraient jugées plus «sérieuses».
Au demeurant, pour résumer à partir d’un point précédemment mentionné, si l’on considère que chaque science a sa culture, on ne peut pas considérer qu’une seule discipline, isolée, est un amalgame de quelque science et d’éléments culturels. Considérons ainsi que la culture qui enveloppe une science lui donne une couleur, tout simplement. On ne peut certainement pas utiliser la richesse d’une discipline pour rabaisser celle-ci.
La psychologie est donc une science à part entière, dont l’histoire, la difficulté des objectifs et la pluralité des besoins techniques et intellectuels, entre autres, forment une culture singulière, qui lui est intrinsèque.




[1] [2] Hergenhahn, B. R., Henley, T. B. (2014). Traduction de la 7e édition de : An Introduction to the History of Psychology. États-Unis : Wadsworth, Cengage.

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